Christian Bourgois, mars 2026, 272 p., 19 €
Il y a des livres qui sont comme des portes d’entrée vers d’autres ouvrages. Celui-ci est le parfait sésame pour lire l’œuvre protéiforme de l’écrivain portugais Fernando Pessoa (1888-1935), dont la majorité de la production est parue de façon posthume, l’auteur ayant laissé à sa mort une malle remplie de milliers de textes. Leur publication est une entreprise d’autant plus compliquée que Pessoa a beaucoup écrit sous pseudonymes ou « hétéronymes », sortes d’alias auxquels sont attribuées une œuvre et une biographie. Bien qu’on en compte près d’une centaine, ses principaux hétéronymes sont Alberto Caeiro, Ricardo Reis et Alvaro de Campos, dont Matthieu Mégevand réinvente ici la vie. Le premier, un paysan sans instruction, devient malgré lui le chef de file d’un mouvement littéraire en inventant une poésie de la sensation louée par quelques lettrés lisboètes qui visitent en procession les montagnes de ce nouveau prophète. Ricardo Reis et Alvaro de Campos font partie de ses disciples inspirés par une vision moderne de la création qui renouvelle le genre et fait fi des traditions. Alors que Reis, le médecin amoureux des humanités classiques, trouve Caeiro trop extrémiste dans son rejet du passé, Alvaro de Campos embrasse avec enthousiasme cette radicalité en célébrant le développement industriel et économique de son époque. Au-delà de leurs différences, ces trois personnages ont en commun une instabilité et une mélancolie qui en font les doubles tourmentés d’un Fernando Pessoa dévoré par ses démons et doutant de la compatibilité de l’écriture avec la vie. Si Rimbaud a écrit « Je est un autre », Pessoa aurait pu écrire « Je est un nous qui n’est personne » car comble de l’ironie, le substantif portugais « pessoa » se traduit par « personne » ; voilà comment se fictionaliser soi-même et se perdre dans la légende.
Aline Sirba

