L’Aire, « Les Pionnières », février 2026, 394 p., 13 €
Alice Rivaz (1901-1998), l’une des plus grandes autrices suisses, a traversé le 20ème siècle en féministe. Ce récit autobiographique dont la première publication date de 1968, raconte son enfance, période bénie qui prendra fin avec le début de la Grande Guerre. Alice Rivaz joue avec l’autobiographie en changeant les noms des personnages et en passant du « je » au « elle » dans un aller et retour constant entre naïveté enfantine et maturité rétrospective. La petite Anne/Alice vit dans la région de Montreux avec son père instituteur et sa mère au foyer, près d’une grand-mère paternelle conservatrice. Ses parents sont l’objet d’une adoration aux échos proustiens : « longtemps le visage maternel se posa sur mes yeux pour les fermer à tout ce qui n’était pas lui ». Dotée d’une intuition et d’une capacité d’écoute poreuse, la fillette rumine les mots qu’elle surprend dans les conversations des adultes et laisse son imagination leur attribuer un sens. Très tôt son père, musicien à ses heures, lui inculque des notions de solfège, et sous ses yeux les notes sur les portées se transforment en hirondelles sur des fils télégraphiques. Puis c’est sa mère qui se charge de la lecture, véritable éblouissement : « là était la vraie vie ». La description savoureuse de son apprentissage n’a rien à envier à celle de Nathalie Sarraute ou de Jean-Paul Sartre. Parcouru par le sérieux propre à l’enfance, émouvant et souvent drôle, le récit de formation se double d’un éveil à la conscience. On ne peut que s’attacher à cette héroïne observatrice qui grandit au sein d’une famille tiraillée entre les anciennes valeurs de la bourgeoisie et son adhésion à un socialisme actif qui l’emmènera à Lausanne.
Aline Sirba