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« Plomb », Timothée Zourabichvili

Sabine Wespieser, janvier 2026, 144 p., 18 €

La lecture de « Plomb », un premier roman virtuose, ressemble à la traversée d’un tunnel obscur à l’atmosphère suffocante. Deux jeunes gens de dix-neuf ans se retrouvent pour quelques heures afin de « régler un problème ». Il est allongé sur un matelas, elle est assise à côté en train de faire un puzzle. Près d’eux, un panier contient « le truc », « la chose sortie de son ventre » à elle dont ils doivent se débarrasser. Ici, on ne se parle pas, on ne nomme pas les choses ni les êtres ; ce ne sont pas le bébé, la mère ni le père (d’ailleurs dépourvus de prénoms). Dans leur tête, ils s’appellent respectivement « le chien » et « la machine », animalisés, chosifiés, réduits à une partie du corps : « le ventre, le trou, son truc à lui ». Revenons au huis-clos : il a apporté un barbiturique et des comprimés pour « oublier » ce qu’ils s’apprêtent à faire. C’est lui qui a tout organisé, comme leur unique rapport sexuel neuf mois auparavant, leur première fois à tous deux. A la suite de ce qui n’a été qu’un « troc de virginité », un échange de fluides, ils ne se sont plus revus, elle est partie faire des études tandis qu’il entrait à l’armée. Timothée Zourabichvili excelle à dépeindre la monstruosité contemporaine, avec ces personnages dénués d’empathie, un virilisme toxique, une féminité honteuse, un adolescent qui se croit homme parce qu’il assujettit les plus faibles à sa volonté, une jeune femme sous sidération aux pensées suicidaires. Même en groupe, la jeunesse est seule, soumise à des diktats, subissant et perpétuant les rapports de force de la société tout entière. La concision de la phrase a parfois la violence d’une arme tranchante, qui laisse le lecteur K.-O. debout avec ses réflexions sur l’insupportable pesanteur de l’inconscient.

Aline Sirba

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