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« À voix haute », Polina Panassenko

L’Olivier, août 2026, 272 p., 19,50 €

Le deuxième roman de Polina Panassenko s’inscrit dans la lignée du précédent, « Tenir sa langue » (2022), dans lequel elle racontait son enfance entre ses deux cultures russe et française. Ici, elle explore son histoire familiale à travers un parcours mémoriel, administratif et géographique.

Tout commence avec sa passion pour le théâtre. Après le lycée en France, Polina Panassenko est admise à l’École du Théâtre National de Moscou, qui se définit comme « la meilleure école du monde ». Très vite cependant, elle déchante : misogynie, favoritisme, intimidation, professeurs jouant les divas ; la « méthode » la dégoûte, car elle n’en perçoit que l’obéissance et la flatterie. Dans le même temps, son grand-père maternel lui offre une pièce en or ayant appartenu à son arrière-arrière-grand-père, dont elle ignore tout, sinon qu’« il a disparu » au milieu des années 1930, un euphémisme pour évoquer la répression politique stalinienne. À mesure qu’elle délaisse les cours de théâtre, dont elle devient une spectatrice critique, cet ascendant l’intrigue, l’amenant à fouiller les archives du KGB et à contacter les administrations en quête d’un dossier à son nom. Ses péripéties bureaucratiques, angoissantes et parfois kafkaïennes, sont racontées avec une ironie et un humour souvent salvateurs. Ce n’est que plusieurs années après que l’autrice entreprendra un voyage jusque dans la région de Magadan pour avoir le fin mot de l’histoire de celui dont elle connaît désormais le nom : Ivan Evdokimovitch Rebizov.

Contrairement à ce que laisserait penser le titre, tout ce qui dérange (notamment les opinions personnelles) s’exprime ici à voix basse ou par métaphores, et son grand-père lui-même possède toujours les réflexes de méfiance hérités du temps de l’Union soviétique ; se taire, voilà le mot d’ordre inconscient encore en vigueur dans la société. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la jeune femme ait commencé par faire du théâtre, car elle retrouve dans la vie réelle des mécanismes de représentation comparables à ceux de l’école dramatique. Grâce à la retranscription de dialogues et à la description de situations improbables, Polina Panassenko laisse souvent leur absurdité apparaître sans commentaire. Le livre reproduit des extraits de dossiers d’archives, au style sec, bureaucratique et déshumanisant. Des dates, des noms de lieux, des chefs d’accusation péremptoires : autant de données qui disent si peu de l’homme dans leur langue brute et normée. Cette frustration la conduit sur place, sur la route de la Kolyma. Ses compagnons de voyage, les livres de Chalamov ou Mandelstam, auteurs eux-mêmes victimes du stalinisme, l’aident à s’approcher de l’expérience terrifiante des camps de travail forcé. Contrairement à la froideur des archives, cette littérature survivante témoigne d’une humanité injustement condamnée dont a fait partie Ivan Evdokimovitch Rebizov. C’est donc au tour de sa descendante de le délivrer du mystère qui a enseveli sa vie jusqu’au sein de sa propre famille. L’écriture opère une « réparation du monde », comme on le lui affirme au cours de son périple. Et c’est en faisant elle-même acte de littérature que Polina Panassenko lui offre une histoire et un tombeau.

Aline Sirba

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