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« Camping », Lavinia Braniste

Traduit du roumain par Sylvain Audet-Gainar, Syrtes, août 2026, 256 p., 22 €

« Camping » est le premier roman de Lavinia Braniste à être traduit en français. Elle y dépeint une réalité socio-économique : l’émigration des habitants de la Roumanie vers les pays d’Europe occidentale (notamment l’Italie, l’Allemagne ou l’Espagne) et la perspective de leur remigration plusieurs décennies plus tard. C’est le cas de Sofia, qui s’apprête à prendre sa retraite après avoir travaillé vingt ans sur la Costa Blanca. En février 2022, quelques mois avant son départ définitif, elle se livre à une sorte de bilan de sa vie de travailleuse étrangère dans ce sud-est espagnol. Si elle est fière d’avoir assuré un niveau de vie décent à son père et d’avoir acheté un appartement à son fils vingtenaire, elle ressent une certaine amertume, peut-être liée au fait de s’être dévouée à ces deux hommes restés en Roumanie. Sofia vit elle-même de façon plutôt précaire dans un camping traditionnel situé sur une friche banlieusarde, aux prestations simples et aux tarifs économiques. Son logement se résume à une vieille caravane, sans voiture, installée sur une parcelle qu’elle occupe gratuitement en échange de son travail à l’accueil. Le véhicule déborde d’objets récupérés ou reçus, qu’elle prend soin d’emballer avant de les envoyer en Roumanie, où les cartons s’accumulent dans le garage de la maison paternelle. Pourtant, elle est traversée par des émotions ambivalentes et, après tout ce temps hors du pays des Carpates, elle se surprend à s’interroger sur son désir d’y retourner. Là-bas, tout est si différent, d’autant que ses souvenirs sont restés figés au moment de son départ.

L’autrice décrit avec une grande finesse les sentiments mêlés de cette sexagénaire qui, après une vie de dur labeur, marquée souvent par la violence et le mépris, la solitude et l’insécurité, s’apprête à subir un nouvel exil. Si les raisons de son départ étaient claires (travailler, gagner de l’argent et rentrer), le chemin du retour n’est pas aussi évident. Sofia s’est habituée à l’Espagne, à la langue qu’elle ne maîtrise pas encore bien, au climat et à son quotidien : bien que son habitat soit provisoire, elle connaît les autres occupants des lieux, possède quelques amis, mais ce qu’elle aime particulièrement, c’est son environnement, le soleil, l’air marin, les oiseaux et la relative tranquillité dont elle jouit quand elle n’est pas occupée à régler quelque conflit entre résidents ou quelque problème de maintenance. Par ailleurs, ce qui ressemble pour les autres à un capharnaüm constitue à ses yeux son lot de souvenirs et le symbole tangible de son abnégation : « Elle a besoin de voir ces objets pour comprendre où sont passées ces vingt années, et pouvoir se dire qu’il en reste quelque chose. » Car, au fond, Sofia s’est sacrifiée pour un fils immature et ingrat et un père ambivalent, dont l’amour est mêlé de reproches, sans compter qu’elle-même souffre de culpabilité, chaque génération se transmettant une dette morale. Aujourd’hui, après s’être saignée aux quatre veines, elle devrait bénéficier des fruits de son travail et ne plus se contenter des « restes des autres », mais elle sait pertinemment ce qui l’attend : elle devra se consacrer à la fin de vie de son père, comme elle s’est occupée de nombreuses personnes âgées en Espagne, tout en continuant de subvenir aux besoins d’un fils qui affirme sans vergogne que le travail est un esclavage. Surtout, le déracinement l’a changée : elle a adopté une autre culture, un autre mode de pensée ; elle a tout simplement évolué : « Combien de fois, dans une vie, peut-on se réinventer seul ? ». Agité par des doutes et des questions, envahi parfois de tristesse et de nostalgie, le personnage de Sofia devient ainsi la figure d’un retour parfois impossible : celui de ceux qui, après des années d’exil, appréhendent de revenir dans leur pays d’origine en étrangers, pas tout à fait d’ici, mais plus tout à fait de là-bas non plus.

Aline Sirba

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