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« La classe et la fonction », Mariana Alves

Chandeigne & Lima, février 2026, 112 p., 18 €

Voici l’histoire d’un lieu indissociable de ses habitants et voué à disparaître : la loge de concierge. Dans ce premier roman autobiographique aussi bref qu’incisif, Mariana Alves raconte ce que c’est que d’être immigré, déclassé, parfois humilié, à travers les personnages de ses parents, jeunes Portugais débarqués à Paris dans les années 1980. Sa mère, gardienne d’un immeuble huppé du 16e arrondissement, rencontre l’homme aux mille petits boulots, celui qui deviendra son mari et le père de ses enfants.

En même temps que la famille s’agrandit, le logement de fonction rétrécit. La narratrice, appelée « Grande petite », sorte d’Alice qui aurait goûté au célèbre gâteau « Mange-moi », étouffe dans cet espace minuscule où seuls les livres lui permettent d’explorer une autre réalité tout en prenant conscience de ses limites. Aux dimensions étriquées de la loge s’ajoutent les interdictions – prendre l’ascenseur, parler fort, disposer des fleurs dans la cour, etc. – et les obligations – rideau de la porte tiré pendant la journée, omniprésence des gardiens pour répondre à ceux que la narratrice, avec une conscience précoce de la hiérarchie des classes, appelle les « Autres ». En bref, prière d’être corvéable à merci et dans la discrétion s’il vous plaît. En contrepartie, qu’on ne s’attende ni au respect ni à la reconnaissance, rapports de domination obligent ; les propriétaires imposent leurs regards intrusifs, leurs sonneries intempestives, leurs sollicitations parfois excentriques. Il faut se soumettre et surtout s’assimiler, maître-mot de ces années-là. Notre héroïne « assimile en acceptant de rester barbare », elle maîtrise aussi bien le français que le portugais et s’approprie ce métissage culturel en refusant de plier devant les administrations qui voudraient franciser son prénom ou amputer son nom.

Issue de la classe populaire, promue par la réussite méritocratique, Mariana Alves met en lumière les invisibles, les préjugés tenaces, et surtout la honte et la peur qui l’ont tenaillée toute sa jeunesse. Au fond, cette histoire parle surtout de seuils : entre le dedans et le dehors, le privé et le public, l’intime et le social, Paris et Porto. L’inconfortable position de la lisière pousse très tôt la jeune fille à chercher un lieu à soi que l’on peut fermer à clé et soustraire aux regards. L’expérience de première main des rapports de classe éclaire pertinemment d’un regard critique et sociologique ce court roman où Bourdieu rejoint Annie Ernaux et où Perec côtoie Woolf.

Aline Sirba

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