Do, août 2026, 288 p., 21 €
Sur la couverture du livre, une main est posée sur le chanfrein d’un âne rose au regard triste ; des habitations dorment dans la nuit, tandis qu’au loin sur une colline trône un manoir aux fenêtres éclairées. L’éditeur semble annoncer que l’on s’apprête à pénétrer dans un univers singulier dont Luc Dagognet, l’auteur du très beau « Scarborough » (2025), est coutumier. De fait, on entre ici en pays d’enfance. Jacques, le héros, pourrait être le petit frère de Gilles, l’élève du même nom dans le roman d’André Lafon, ou le cousin de Meaulnes dans celui d’Alain-Fournier. Jacques a huit ans, mais ceux qui croisent son chemin le voient comme « un grand-père miniature ». Sa façon de s’habiller (pantalon en velours, chemise, gilet en laine et chaussures de ville), son air sérieux et sa maturité en font un enfant étrange qui vit seul avec sa sœur aînée au Plessis-Robinson, en banlieue parisienne. Ses passe-temps favoris sont la lecture du « Seigneur des anneaux » et le feuilletage du vieil album photo d’une famille inconnue. Enfin, le garçon aime s’enfermer dans le placard de sa chambre où surgit un jardin extraordinaire peuplé d’un âne et d’oiseaux consolateurs. Au-delà de cet imaginaire débordant, l’enfant est persuadé que ses désirs sont exaucés en contrepartie du sacrifice de sa propre chair… Un jour, il croise une adolescente à la boulangerie, et c’est le coup de foudre. Mais tout comme lui, la lycéenne porte sa part de fragilité et de vague tristesse. Parallèlement, on suit l’histoire d’une famille de professeurs qui, dans les années 1970, s’installe dans cette même ville en pleine expansion, cependant que le château du coin tombe en ruines.
Dès les premières pages, le lecteur est envoûté par l’atmosphère surnaturelle qui se dégage de l’intrigue, Luc Dagognet entrelaçant avec finesse le réel et le fantastique. Les personnages, profondément seuls, se rencontrent la nuit, dans une sorte de réalité parallèle où les rues portent des noms peu communs – rues du Loup-Pendu, des Fées, du Bal du comte d’Orgel – tandis que certains semblent tout droit sortis d’un conte gothique, comme cet ancien orthophoniste intarissable qui traîne dans les squares en fouillant les poubelles. Tous forment une humanité écorchée vive qui gravite autour du château de la Solitude, phare dans la nuit où se rassemblent les espoirs des uns et les regrets des autres. Poétique et mélancolique, le roman fait la part belle à l’imagination, célébrée par Baudelaire comme « une qualité quasi divine, qui perçoit […] les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies ». Quand d’aucuns la qualifient de « folle du logis », Luc Dagognet la couronne reine du château.
Aline Sirba

