traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jakuta Alikavazovic, Christian Bourgois, septembre 2022, 420 p., 24,90 €
Ben Lerner narre l’histoire d’Adam Gordon, fils d’un couple de psychologues de l’Ecole de Topeka, double fictive de l’institution Menninger qui révolutionna les pratiques psychiatriques américaines, notamment dans les troubles infanto-juvéniles. A tour de rôle, Jonathan, le père, Jane, la mère, et Adam lui-même racontent rétrospectivement sa jeunesse au sein d’une famille juive de la classe aisée, éduquée et démocrate. L’adolescent rêve de devenir poète et fait aussi partie de l’équipe des débatteurs du lycée qui s’apprête à disputer un tournoi national en cette fin d’année scolaire 1997. Adam sait manier les mots et constate en quelque vingt ans que les individus dépourvus de cette maîtrise tombent facilement dans la violence ou la croyance apathique, alimentées par les invectives et les slogans des débats politiques et sociétaux d’une binarité caricaturale. Dans cette ville du Kansas à majorité blanche et conservatrice, le féminisme de sa mère, célèbre essayiste, réveille les consciences, et l’esprit en formation d’Adam oscille entre ce progressisme familial et le machisme environnant teinté d’homophobie. Le livre, d’une incroyable richesse, se lit comme un roman d’apprentissage, une histoire de famille et une fiction générationnelle, et plus largement comme l’analyse du basculement d’une nation dans le néo-conservatisme et de la politique dans le populisme. Grâce à la parole analytique, au souvenir, à la poésie, l’auteur défend et illustre la liberté et le pouvoir du langage, joue avec les clichés de l’adolescence et les stéréotypes de la famille américaine en détournant avec subtilité les conventions romanesques.
Aline Sirba

