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Catarina GOMES


Catarina Gomes est l’autrice du passionnant roman « Terres minuscules », traduit par Hélène Melo, Chandeigne & Lima, 2026. Elle y raconte le retour à la terre de Cláudia, une citadine dont la famille est d’origine rurale. Recevant en héritage quelques parcelles de terre, la jeune femme se voit contrainte de faire un aller-retour à Arrô, où elle n’a plus mis les pieds depuis une vingtaine d’années. Roman des territoires, de la transmission et des héritages, « Terres minuscules » aborde un sujet aussi intime que collectif : les liens entre les êtres et les lieux qu’ils habitent ou abandonnent.

1. Dans ce roman, le lieu n’est pas un décor, il a une fonction narrative, de même que la terre est un personnage à part entière, pour laquelle on s’est battu, un trésor qui a hélas perdu sa valeur et que l’on méprise aujourd’hui. Que reste-t-il d’un lieu lorsque ses usages, sa langue, ses noms, ne sont plus usités ?

Je pense que c’est précisément ce qui m’a donné envie d’explorer ce sujet lorsque j’ai décidé de me lancer dans l’écriture de ce roman. À l’origine de ce livre, il y a une situation réelle : il y a quelques années, j’ai hérité de quelques petites parcelles de terre dans le village de mes grands-parents, dans le nord du Portugal. Quand elles m’ont été transmises, elles n’étaient pour moi que des noms étranges inscrits sur une feuille de papier. En lisant ces noms, j’ai eu le sentiment que ces terres n’avaient aucune signification pour moi. Pourtant je savais que pour la génération de mes grands-parents ces terres avaient été tout : c’est de là que provenait la nourriture ; la possession des meilleures terres cultivables était un indicateur de valeur sociale ; plus elles étaient vastes et fertiles, plus leurs propriétaires gagnaient en importance aux yeux des autres ; elles étaient si importantes qu’il y avait des conflits entre voisins – j’en avais entendu parler. Mais, pour moi, elles ne valaient rien. Cela m’a amenée à réfléchir aux changements qui ont fait que, en l’espace d’une génération – la mienne, déjà née en ville ; celle de mes parents, qui avait quitté la campagne pour la ville ; et celle de mes grands-parents, ces terres autrefois considérées comme un « trésor » ne valent plus rien. Pour des personnes comme Claudia, ces lieux ne sont rien d’autre qu’un paysage que l’on aperçoit depuis une voiture en marche, ou le décor de randonnées dans la nature pour s’évader du stress urbain.
Je pense qu’au Portugal, il y a eu un effort délibéré de la part des familles pour ne pas transmettre ce patrimoine de pratiques liées à la terre, car on a voulu rompre avec un passé marqué par une extrême pauvreté. Cette volonté de rupture a créé une génération, la mienne, profondément ignorante de tout ce qui touche à l’agriculture et à l’espace naturel en général. Par exemple, tout ce que j’écris sur la culture de la pomme de terre dans le roman, j’ai dû l’étudier. Et ce que l’on ne connaît pas, on ne l’apprécie pas à sa juste valeur. Au Portugal, c’est ce passé qui apparaît dans les actualités estivales, en proie aux flammes. Avec les incendies d’été, c’est aussi, dans une certaine mesure, ce passé qui part en fumée.

2. Vous racontez le désir d’élévation sociale des parents de Cláudia, mais on ne peut se débarrasser si facilement de ses origines. À un moment très beau dans le texte, la petite fille, bien qu’elle ressente un certain dégoût pour le corps de sa grand-mère, ses cheveux sales et son odeur de fumée, veut lui masser les mains avec une crème pour les adoucir. Il y a là une ambivalence que le roman montre tout du long, et la crainte du qu’en-dira-t-on s’efface parfois au profit de la tendresse et de la complicité, uniquement possibles au sein de la cellule familiale. Est-ce que la domination de classe a empêché les individus de faire valoir leur identité multiple ?

Je pense que ce n’est pas tant la question de classe qui, du moins dans mon esprit, s’est imposée lorsque j’ai écrit ce livre, même si cette question finit par être présente. La cause primaire des migrations (à l’intérieur du pays : dans ce cas, de la campagne vers la ville) et des émigrations (départ du pays d’origine vers un autre), est en règle générale la recherche d’une amélioration du niveau de vie. Cette ambition d’avoir une vie meilleure implique toujours une adaptation, ce qui pour beaucoup implique de renier ce qu’on était avant, tant sur le plan de l’apparence physique (on observe ce qui se fait autour de soi et on imite la façon dont les gens s’habillent) que sur le plan linguistique (il faut se débarrasser de l’accent jugé rural, il faut éliminer les mots perçus comme archaïques). Cette phase initiale d’adaptation, marquée par une certaine confusion identitaire, me semble presque inévitable. Mais beaucoup de personnes finissent par emprunter un chemin qui les amène à valoriser leurs origines, elles se rendent compte que c’est ce qui les distingue des autres, le fait de venir d’ailleurs, et elles intègrent cette identité multiple. Néanmoins, c’est un long chemin.

3. Le langage (et il faut rendre ici hommage à Hélène Melo, votre traductrice) est très important dans « Terres minuscules ». C’est non seulement un marqueur social, mais aussi un marqueur d’origine. Les parents de Cláudia et l’héroïne elle-même s’efforcent de se débarrasser des tics de langage révélateurs de leurs origines campagnardes. Le personnage de Cláudia parle même de « honte », ce qui m’a fait penser à l’autrice française Annie Ernaux qui elle aussi a fait l’expérience de cette honte. Pensez-vous que le roman, au-delà d’une identification et d’une projection du lecteur, peut transformer une honte intime qui isole en un sentiment qui unit ?

Je l’espère. J’espère que le lecteur pourra se reconnaître dans cette honte de Cláudia, même s’il ne la confie à personne ; j’espère qu’il se sentira moins seul et que le livre lui fera penser : « Tiens, moi aussi j’ai ressenti ça, ce n’est pas grave ». Nous avons tous nos hontes intimes ; nous finissons par en rendre certaines publiques, mais je crois que peu d’entre nous le font. Les réseaux sociaux servent à mettre en avant ce dont on est fier, ce qui nous rend désirable, et pas ce qui nous rabaisse ; cela, on le cache, on le confie tout au plus à un proche, voire on ne le dit jamais. Et il y a aussi ceux qui ne se rendent pas compte qu’ils portent cette honte, ils ne l’assument même pas dans leur for intérieur. Quant à la question de la honte liée aux origines rurales, elle ne provient pas seulement du fait d’être originaire de la campagne, mais aussi du fait que la campagne soit associée à la pauvreté, au manque de bonnes conditions de vie. Dans la génération de mes parents, personne ne parle d’être né dans une maison sans eau courante ni électricité ; c’est un passé enfoui.

4. Le roman contient des passages à la fois tristes et ironiques, voire comiques, comme le double enterrement des parents, exemple du contre-exode des morts qui oblige les maires des villages dépeuplés à agrandir leurs cimetières. Il me semble que ce mélange des registres est la force de votre écriture, car il permet de transmettre la complexité des phénomènes. Était-ce quelque chose de conscient pendant l’élaboration du livre ?

Lorsque ce livre a remporté un prix littéraire, le jury a souligné l’humour qui s’en dégageait et a même déclaré qu’il comportait des passages hilarants. En vérité, j’ai trouvé cela surprenant, pas dans le bon sens du terme, car je n’avais pas cherché à être drôle et encore moins hilarante. Je pense que c’est un livre sombre où la mort est très présente, mais bien sûr qu’en choisissant les pommes de terre comme fil conducteur, j’introduisais cet élément un peu comique. Je savais que l’équilibre entre le tragique et le comique était délicat. Les pommes de terre, en portugais – je ne sais pas si c’est le cas en français –, ont un côté comique ; la langue intègre cette idée de la pomme de terre comme un légume grossier. En portugais, il existe l’expression « nez de pomme de terre », qui n’est pas flatteuse, bien au contraire ; on dit aussi « la logique de la pomme de terre » quand on veut dire que quelque chose n’a aucune logique, c’est pourquoi la pomme de terre possède un côté comique indéniable. Mais ce dont vous parlez, le double enterrement, je ne l’ai jamais considéré comme quelque chose de comique ; pour moi, c’était simplement pesant. C’est l’une des leçons que l’on apprend en tant qu’écrivain : il faut accepter que le lecteur puisse rire de ce qui nous a fait pleurer ou pleurer de ce qui nous a fait rire, tout cela est légitime. Ce n’est pas à moi de dire au lecteur ce qu’il doit ressentir, le livre appartient à celui qui le lit. Bien sûr, cela me fait plaisir quand je me sens comprise, mais j’ai appris à considérer toutes les lectures enrichissantes.

5. Vous qui êtes d’abord journaliste, pensez-vous que le roman soit une des formes les plus efficaces pour rendre compte d’une réalité complexe et politique comme l’exode rural, le retour à la terre, le manque de transmission entre les générations ?

Oui, sans doute. Lorsque je travaillais dans une rédaction, l’héritage culturel de l’exode rural et ce qui subsiste dans ces familles qui en sont de plus en plus éloignées, était un sujet qui m’intéressait déjà. J’ai réalisé quelques reportages autour de cette thématique, mais il s’agissait toujours d’aperçus fugaces. Même les reportages relativement longs ne permettent pas d’explorer les complexités comme le ferait un roman, ils permettent plus de suggérer que d’expliquer. Dans le journalisme, on part du principe que le lecteur est une personne pressée qui a mieux à faire et qui ne veut pas trop d’ambivalence. Même si, dans le journalisme littéraire que je pratiquais à la fin de ma carrière de journaliste – et que j’ai transformé en livres (« Furriel não é nome de pai » [« Furriel n’est pas un prénom de père »] et « Coisas de loucos » [« Des choses folles »] par exemple) –, cette liberté propre à la non-fiction littéraire existait déjà, cela a d’ailleurs été mon terrain d’entraînement pour la fiction.

6. Avez-vous une routine d’écriture ?

Tout dépend de la phase dans laquelle se trouve le livre. Dans un premier temps je pars à la recherche de matière. Ayant une formation de journaliste, une grande partie de mes recherches se fait loin de l’ordinateur. Pour « Terres minuscules », j’ai interviewé des architectes d’intérieur, des producteurs de pommes de terre, etc., j’ai visité des lieux potentiels, j’ai fait des balades à la campagne. À ce stade, je me laisse guider par mes interlocuteurs et par les informations dont j’ai besoin pour commencer à écrire. Au moment de l’écriture, j’essaie autant que possible d’adopter un horaire quasi-professionnel, qui correspond aux horaires d’ouverture de la bibliothèque où j’ai l’habitude de travailler ; je n’écris généralement pas chez moi : je commence le matin et je termine l’après-midi, lorsque la famille rentre à la maison.

Propos recueillis par Aline Sirba

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