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Luc DAGOGNET

Avec trois romans à son actif publiés aux éditions Do, Luc Dagognet fait un peu partie de ces auteurs pour « happy few » qui rencontrent avec le temps un lectorat plus large. Son œuvre donne l’impression qu’il sait jongler avec tous les registres, de la comédie grinçante à la tragédie. Avec « Le Château de la Solitude », son dernier roman, il nous fait entrer dans un univers à la fois mystérieux et inquiétant, néanmoins vaguement familier, utilisant certains codes du roman d’apprentissage sur un mode mineur et une tonalité douloureuse.

1. Ce nouveau roman baigne dans une atmosphère particulière, l’imagination et le merveilleux sont très présents. Pourquoi dans ce cas l’avoir ancré dans un lieu qui existe vraiment, à savoir la ville du Plessis-Robinson, en périphérie parisienne ? Plus largement, quelle est votre conception du rapport entre réel et imaginaire ?

C’est une question qui m’intéresse énormément, et effectivement j’essaie toujours d’avoir un ancrage, notamment géographique, dans lequel déployer du fantastique. C’est une façon pour moi de rendre le fantastique plus « crédible », parce que si tout l’univers est décrit de façon très terre-à-terre, on peut se dire que, effectivement, il y a une porte au fond d’un placard ou une plaque d’égout magique. Beaucoup d’auteurs et d’autrices que j’adore et admire ont recours à ce procédé, j’ai dû leur voler – à commencer par Nina Allan, une écrivaine anglaise qui a ce génie de mêler une réalité très pragmatique et des écarts qui font naître le doute ou nous surprennent d’autant plus. 

2. Des personnages décalés apparaissent dans tous vos romans : « Fraternité », « Scarborough » et celui-ci. Cependant dans ce dernier, c’est toute une humanité qui semble décalée, et non plus seulement un ou deux personnages. Est-ce une évolution consciente chez vous ?

Je ne l’avais pas conscientisé, mais effectivement il semblerait que l’humanité se dérègle un peu au fur et à mesure. C’est peut-être lié au fait qu’il y a de plus en plus de personnages qu’on suit ou dont on peut entendre les réflexions intérieures ; et aussi à l’idée centrale du dernier, ce château qui « hante » la ville, en tout cas étend son ombre sur les gens qui se retrouvent seuls et errent un peu dans les rues, même la nuit. Donc dans celui-ci, plus qu’avant, c’est la population toute entière qui est touchée. 

3. Dans tous vos romans aussi, la transmission est importante, et souvent comme dans « Le Château de la Solitude », elle passe par des objets : des carnets intimes ou un album photo. Est-ce à dire que les individus, y compris au sein d’une même famille (et peut-être surtout au sein des familles) sont incapables de cet acte de transmission ?

J’aime en tout cas l’idée que la communication soit toujours difficile, ou se heurte à des préjugés, des tensions du quotidien. Donc la transmission est difficile au sein des familles, entre amis, entre amoureux. Enfin j’aime ou j’y crois. L’un des auteurs qui a été le plus important dans l’écriture de ce roman, Ernesto Sabato, explique dans « Le tunnel » que les êtres humains sont chacun comme dans un tunnel (donc), qu’ils se voient sans jamais pouvoir se rejoindre. C’est une image très dure, qui m’a beaucoup marqué. Et dans « Le Château de la Solitude », on peut avoir l’impression que chaque personnage est dans une bulle transparente qui ne lui permet pas de se lier ou de rejoindre l’autre. 

4. Le roman se présente comme un conte cruel. La plupart des contes ont une fonction évolutive et libératrice. Or, dans « Le Château de la Solitude », ce n’est pas le cas, et c’est même l’inverse pour certains personnages comme Jacques. De plus, vous allez à rebours du conte traditionnel : ici, ni la nuit, ni le jardin en friche ni le château délabré ne sont menaçants, mais sont au contraire des refuges ; les animaux peuvent être cruels ; enfin, il existe une dualité, un côté sombre auquel même l’enfant n’échappe pas. Vouliez-vous créer vos propres codes du conte, échapper à une certaine tradition afin de dérouter le lecteur ? Peut-être aviez-vous en tête le roman gothique moderne à la Shirley Jackson ?

C’est drôle, ce terme de « conte » revient parfois dans les retours de lecture ou les petites notes de libraires (et je l’aime beaucoup), et pourtant j’ai l’impression d’en être assez éloigné, justement parce que j’essaie d’ancrer les récits dans des lieux et des époques très réels et contemporains ; là où le conte, justement, me semble être défini par l’universalité, la non-précision du lieu ou de l’époque. Mais je pense que les personnages ont des comportements de conte, ils sont un peu brumeux, ne semblent pas avoir le même âge dedans et dehors, ils s’expriment d’une façon particulière… En tout cas, j’aime les contes, j’aime plus encore les romans gothiques, j’aime de façon générale le mystère et les décors pleins d’ombre, un peu désolés. Et j’essaie toujours de faire en sorte que l’histoire mène vers des routes pas trop attendues, de préserver un peu de mystère, de ne pas mener (j’espère) à des issues qu’on voit venir dès la dixième page. Pas par appétit du twist ou du suspense, mais simplement parce que j’aime les « vraies » histoires, et ces histoires n’évoluent et ne terminent pas comme dans les livres : elles ne tombent pas juste, elles n’ont souvent pas de réponse claire, parce que les protagonistes ne sont plus là, ou (se) cachent la vérité, ou que simplement des événements se déclenchent par hasard et qu’on croit y voir la marque du destin. Ou l’inverse. Par exemple, même si j’ai détesté la série « Game of Thrones » (dont j’ai quand même regardé quatre saisons), il faut reconnaître que c’était sidérant de voir que le scénariste décide de tuer celui qu’il nous fait prendre pour le héros et personnage principal dès la première saison : on croit jusqu’au dernier moment qu’il va être gracié, parce que c’est quand même l’acteur principal, il est connu, on l’aime déjà, et paf, tête coupée. D’après les règles, il avait « pas le droit de faire ça », mais c’est comme ça que ça se passe en « réalité ». On croit que ça va bien se finir, et en fait non. 

5. A un moment, le petit Jacques achète un cadeau pour son amie Alexandra. Il s’agit d’un livre ayant pour titre « Le château sans rien dans le ventre », d’une certaine Julian Barnés. Serait-ce un clin d’œil au lecteur, comme pour lui dire : « Toi qui lis ceci, ne le prends pas trop au sérieux ! » ?

Les récits et références, ça a beaucoup de fonctions pour moi. D’abord, ça permet de mettre du doute, parce que Julian Barnés n’existe pas, mais elle est mentionnée par des auteurs et autrices qui existent bel et bien : ça crée une friction (mineure, certes). Ensuite, ça permet d’inclure des récits au sein du récit, des nouvelles ou des poèmes, et c’est une façon de donner des clés sans les donner, d’offrir des interprétations possibles. Et enfin, ça fait partie de la collection de « Easter eggs » et autres « private jokes » que je glisse dans mes livres et que je suis le seul à remarquer, mais ça me fait plaisir. Je suis toujours ravi et très surpris que ce que j’écris sur un ordinateur à la maison se retrouve dans un lieu extérieur et imprimé en plusieurs exemplaires : alors j’en profite pour glisser des codes, des clins d’œil, et même pour faire circuler certaines références entre « Scarborough », « Fraternité » et « Le Château de la Solitude », parce que ça m’amuse. 

6. Avez-vous une routine d’écriture ?

Quand je suis en phase d’écriture, c’est-à-dire en train d’écrire effectivement un texte long, oui. J’écris tous les matins mille mots, pas un de moins, parfois quelques-uns de plus. Tous les jours pour garder le flux actif et ne pas perdre l’histoire de vue. Pour rester dans le bain de l’atmosphère et pas perdre de vue la psychologie des personnages ou leurs tics de langage. Le reste de l’année, pas du tout, j’écris seulement quand je dois, des nouvelles en général. Mais je n’écris pas de façon continue, ou un journal, ou vraiment tous les matins de toute la vie comme Amélie Nothomb – ce que je trouve admirable par ailleurs.

Propos recueillis par Aline Sirba

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