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Siméon LEROUGE

Auteur  d’un premier recueil de poèmes intitulé « Le Semainier », publié en 2024, Siméon Lerouge vit dans la Sarthe. Il fait paraître en cette rentrée 2026 un récit intitulé « La Croix percée », où il se lance dans une curieuse enquête sur le petit village de Coulans-sur-Gée où il vient de s’installer avec sa compagne. Le récit à la fois intime et mémoriel de ses déambulations attrape le lecteur par son style élégant et fin, sans jamais se prendre au sérieux, tout en interrogeant notre propre rapport au territoire par le truchement de l’anecdote..

1. En premier lieu, votre récit s’apparente à une (en)quête. Peut-on dire que vous êtes ici un archéologue du paysage ordinaire ?

Oui, par certains côtés le narrateur a quelque chose d’un archéologue se passionnant pour les paysages ordinaires, ces lieux qui ne sont pas ou peu regardés, ces endroits qui restent dans l’angle mort de notre champ de vision. Mais les archéologues sont des savants, ils suivent une méthode, ils fouillent, ils inventorient, ils collectent et ils travaillent en équipe, tandis que dans « La Croix percée » nous avons affaire à un amateur qui ne fait que marcher, observer, lire et rêver. Il n’entreprend rien dans le monde physique. Il n’a ni pioche ni pelle. Il se contente d’aller en bibliothèque ou aux archives. Sa quête est avant tout poétique. Il y a d’ailleurs une ou deux piques lancées aux scientifiques dont les livres « sont si désespérément exacts. » Quant aux paysages ordinaires, ils sont touchants car ils sont souvent plus singuliers qu’on ne le croit. Cette Croix percée appartient à la fois à l’ordinaire et au merveilleux. Cet entre-deux m’a paru suffisamment rare pour en faire un livre.

2. Pensez-vous que dans un monde où tous les territoires sont cartographiés, enregistrés, numérisés, la découverte et le frisson de l’inconnu viennent du proche, du banal et de l’insignifiant ?

C’est vrai. Tout d’un coup les endroits délaissés, modestes et apparemment sans histoire redeviennent des territoires vierges, des landes inexplorées qu’on peut se réapproprier. Malgré tout, je n’ai rien contre l’hyper-cartographie du monde que je trouve fascinante. Je ne boude pas le GPS, la carte IGN numérique, ni même la montre connectée, ces technologies qui apparaissent dans le roman. Conjuguée aux anciennes cartes d’état-major et aux plans terriers, ces outils permettent de nouvelles rêveries, de nouvelles explorations, à la fois dans l’espace et dans le temps. Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette surabondance d’informations et de détails géographiques n’efface en rien le mystère, je dirais même qu’il le renforce. L’énigme de cette Croix percée reste totale, malgré les centaines d’heures de recherches et le recours aux technologies modernes. Elle résiste. L’inconnu demeure, même au vingt et unième siècle, et ça a quelque chose de rassurant et de beau.

3. Dans « La Croix percée », il y a un versant intime (les arpentages et les recherches du narrateur) et un versant collectif (l’Histoire). Avez-vous construit votre récit comme une articulation des deux ?

A vrai dire, je n’y avais pas prêté attention. Le versant historique du livre, qui est d’ailleurs largement dominé par la Seconde Guerre mondiale, est dû à l’abondance des monuments et des plaques qui en témoignent. C’est un fait. La rencontre du narrateur avec l’Histoire est venue spontanément. Le livre est bien construit sur des systèmes d’échos, de reprises et de rimes thématiques, mais cette opposition entre l’intime et le collectif n’était pas du tout calculée. Il s’agissait seulement de montrer que, peu importe où l’on se trouve en France, la dernière guerre est omniprésente et ses cicatrices sont encore bien visibles. Qu’on se trouve en ville ou dans la campagne la plus reculée, on ne peut pas fuir ce conflit. Il est toujours là comme un spectre et finit par devenir l’un des fils rouges du roman. Et puis, quand on s’intéresse aux lieux, je crois que l’Histoire est forcément intime. Quand on se trouve devant un monument aux morts, les disparus ne sont plus des chiffres, comme on peut en lire dans les manuels scolaires, mais des personnes qui ont vécu ici, précisément là où l’on vit. Je pense par exemple à ces jeunes gens tués à Coulans pendant la Libération. Dans un passage assez fantastique du récit, le narrateur se retrouve dans le corps d’un de ces jeunes martyrs. Le rapport n’est donc plus seulement intime ou collectif, il est incarné.

4. Il me semble qu’il y a un paradoxe dans votre récit : vous cherchez une mémoire dans un territoire où vous êtes vous-même étranger. Ce livre répond-il à un besoin d’ancrage/d’encrage et d’enracinement ? Plus largement, les livres peuvent-ils avoir cette fonction d’enracinement, et les lecteurs seraient alors habitants ou héritiers d’un paysage livresque ?

Oui, et en même temps, je n’y vois pas forcément un paradoxe. Plutôt le réflexe d’un homme qui cherche un visage connu dans une foule. J’ai vu dans cette croix quelque chose de familier là où tout le reste m’était étranger. Me sont revenus en mémoire des souvenirs, d’autres lieux, des sensations. Je reconnais que c’est assez étrange d’avoir besoin de connaître le passé d’un lieu pour pouvoir y habiter, mais cela était essentiel à mon ancrage dans ce nouveau territoire.

Pour ce qui est des livres, avant de parler d’enracinement, je parlerais plutôt de refuge. Ce qui m’a fasciné, c’est que la campagne peut être tout aussi livresque qu’une grande ville. On ne compte plus les livres et les monographies sur Paris, mais en s’en donnant les moyens, on s’aperçoit qu’on peut écrire beaucoup de choses sur un territoire minuscule. C’est pour cette raison que ce livre est aussi un hommage aux chercheurs et aux érudits locaux.

Je dirais que les livres, et plus largement les documents de toutes sortes, sont une partie du paysage. La Croix percée existe plus dans ces vieux articles que j’ai dénichés que, malheureusement, sous la forme d’un monument assez dégradé. Les livres ont un pouvoir de mémoire et de restitution du monde pratiquement infini. J’ai vécu cette découverte avec la même sidération que quand, vers huit ou neuf ans, je me suis aperçu que chaque chose portait un nom, que tout, ou presque, se trouvait dans le dictionnaire. Voilà qui donne le vertige !

5. Tout au long du récit, vous citez des auteurs, et curieusement, les premiers qui apparaissent sont des écrivains voyageurs, comme Segalen ou Rimbaud. Quelle proximité ou filiation entretenez-vous avec eux, vous qui voyagez si peu dans ce livre ?

C’est très juste, à condition de laisser de côté Saint-Pol-Roux que j’ai placé en épigraphe et qui n’avait rien d’un grand voyageur, lui qui s’était fixé dans un château à Camaret. A vrai dire, je vois d’abord en Segalen le poète et non le voyageur. Parce qu’il a écrit « Stèles », il avait toute sa place, me semble-t-il, dans un texte où il était question de plaques commémoratives. Je trouve aussi fascinant sa trajectoire : né dans le Finistère et mort dans le Finistère alors même qu’il a voyagé dans le monde entier. Sa vie a été une sorte de boucle et, finalement, comme une sorte de renoncement au voyage. C’est comme s’il en avait fait, au sens propre comme au sens figuré, le tour. C’est l’Ulysse brestois qui finit par revenir chez lui après avoir vécu son Odyssée. J’aime aussi chez Segalen le sinologue, or la philosophie chinoise apparaît dans mon livre.

Quant à Rimbaud, c’est vrai qu’il a voyagé, mais surtout après sa vie de poète. Bien sûr, il avait vu la Belgique et l’Angleterre mais comment ce jeune homme, qui n’avait alors jamais pris la mer, a-t-il pu écrire « Le Bateau ivre » ? C’est un mystère. Je crois que Rimbaud a d’abord été un fugueur plutôt qu’un voyageur. Je le vois aussi comme un très grand marcheur, et la marche occupe une place importante dans le roman.

En écrivant « La Croix percée », j’avais aussi en tête la première phrase de « Tristes tropiques »de Claude Lévi-Strauss : « Je hais les voyages et les explorateurs. »

À la manière de Xavier de Maistre dans son « Voyage autour de ma chambre »ou de Jean Giono qui se disait « voyageur immobile », ce n’est pas que je voyage peu, c’est que je voyage différemment.

Je dois beaucoup à tous les auteurs mentionnés, je suis « criblé de dettes littéraires » comme disait Nicolas Bouvier. Un autre grand écrivain voyageur, décidément.

6. Avez-vous une routine d’écriture ?

Chaque livre impose sa routine. Pour celui-ci, je m’y suis mis chaque matin pendant deux heures. Parfois je n’écrivais qu’une phrase, parfois un paragraphe, rarement plus. D’où l’aspect fragmentaire de certaines pages qui sont comme des suites de pensées ou d’aphorismes. L’écriture s’est donc faite par petites touches et, évidemment, avec un grand renfort d’archives, de photos et de cartes que j’avais sous les yeux. Le mot « routine » me convient bien car je suis un être d’habitudes et de rituels. Je mise beaucoup sur le travail et la rigueur, pour ne pas dire l’acharnement.

J’avais commencé à écrire les premières pages sur un grand cahier mais j’ai peu à peu opté pour le traitement de texte. L’ordinateur est très rébarbatif à utiliser, je n’ai jamais hâte de l’allumer pour travailler, mais il a l’avantage de présenter le texte sous la forme d’un volumen : le livre n’est qu’une seule page qu’il faut à chaque fois dérouler pour retrouver le passage écrit la veille, ce qui m’a permis de systématiquement me relire avant de commencer à écrire. La lecture précédait l’écriture, un peu comme un échauffement.

Propos recueillis par Aline Sirba

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