Traduit de l’allemand (Autriche) par Elisabeth Landes, Sabine Wespieser, août 2026, 224 p., 22 €
Robert Seethaler, auteur des romans « Le Tabac Tresniek », « Une vie entière » ou « Le Champ », ses plus grands succès, raconte ici un an de la vie d’une rue. L’histoire commence par l’installation d’un bouquiniste au numéro 24 de la rue de la Lande. Sa boutique, l’ancien local d’un marchand de charbon, est encadrée par une boulangerie et par la maison des services communaux. Le long de cette voie animée se succèdent une quincaillerie, une fleuriste, un café, un petit restaurant, une maison de retraite, un médecin. Le lecteur devient un flâneur entraîné par le mouvement de la vie collective, un promeneur qui, levant les yeux vers les fenêtres des immeubles, devine des silhouettes, tout en identifiant des voix individuelles : celles d’un habitant historique, d’une jeune femme venue s’installer dans l’appartement de sa tante, d’un pensionnaire de la résidence pour personnes âgées… Grâce à une forme chorale et fragmentaire particulièrement maîtrisée, parfaitement adaptée au parcours spatial et temporel, l’auteur fait émerger des conversations et des monologues, et établit l’identité de sa population, véritable modèle réduit de la société. L’histoire du lieu se recompose à travers la mémoire des plus vieux, dans un mouvement à la fois diachronique et synchronique : essentiellement ouvrière au début du XXe siècle, la rue s’est transformée, a subi les calamités de deux guerres et concentre de nos jours une petite classe moyenne composée de résidents de longue date, de nouveaux venus et d’immigrés ostracisés.
Or, ce microcosme vacille sur ses fondations. Certains détails, comme ces enseignes aux noms symboliques — « La Lune d’or », « L’Étoile du soir », « Lueur du soir » — laissent présager le crépuscule d’un monde sur le point de sombrer. En effet, des promoteurs immobiliers sans scrupules veulent mettre la main sur la rue de la Lande. Entre révolte et résignation, lois détournées et corruption, le rouleau compresseur de la gentrification et de la densification est en marche, qui pourrait bien menacer la physionomie du quartier. Robert Seethaler écrit ainsi une sorte de « Vie mode d’emploi » à l’échelle d’une rue entière où l’on se croise, bavarde, ragote, aime, où certains se disputent et d’autres rêvent, quand d’autres encore confient leur solitude et leurs angoisses. « À force de regarder les choses, on trouve parfois derrière toute façade une beauté si bien cachée qu’elle dépasse notre imagination. » Robert Seethaler possède ce talent : dénicher, au sein du quotidien, cette beauté qu’on appelle humanité.
Aline Sirba